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Mouloud Mansouri Et Berthet One

« C’est pas en mettant un mec 22h/24h en prison qu’il va ressortir meilleur »

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Anciens détenus, Mouloud Mansouri et Berthet One reviennent régulièrement dans les prisons pour y organiser des ateliers culturels. A l’occasion de l’exposition « Evasion en BD » à La Place, on a souhaité échanger avec eux.

Berthet One est un auteur de BD reconnu. Mouloud Mansouri, directeur de l’association Fu-Jo, a collaboré avec de nombreux artistes Hip-Hop. Ayant débuté leurs actions culturelles alors qu’ils étaient encore détenus, c’est naturellement qu’ils se sont associés pour animer des ateliers de BD à la maison d’arrêt de Nanterre.

Leur rencontre

Mouloud Mansouri : C’est marrant qu’on se soit rencontré avec Berthet, et je pense que c’est naturel. Lui et moi, on a commencé à faire des actions en étant détenu.

En fait, avant de rentrer en prison, j’étais DJ et organisateur de concerts. J’ai été transféré plusieurs fois de prison et à chaque fois je demandais aux directeurs : « je veux des platines et faire des concerts ! ». Pas mal m’ont pris pour un ouf, mais le dernier directeur à Val de Reuil m’a dit on va voir comment tu te comportes ici et si ça se passe bien, pourquoi pas. Je l’ai traqué pendant 9 mois, il en a eu marre de recevoir mes courriers et que je l’interpelle dans les couloirs.

C’est là que j’ai fait mes premiers concerts, j’ai fait jouer Sefyu à l’époque où il avait explosé. C’est là que j’ai rencontré Jamel, le manager de Sefyu qui est devenu plus tard le manager de Berthet. Berthet était dans la même prison. On était dans deux quartiers différents. Berthet de son côté faisait des BD, et moi je faisais mes concerts.

Berthet One : Mouloud et l’association Fu-Jo m’ont contacté. Ce sont des amis, à ma sortie de prison, Mouloud m’a invité à intervenir et j’ai accepté.

Quand tu vas à l’hôpital, tu soignes ton « bobo », et en général ça marche. Quel que soit le détenu, je pense qu’il y a moyen de soigner son « bobo » – Mouloud Mansouri

L’organisation d’ateliers culturels en milieu carcéral

M : Ça pourrait être très compliqué pour quelqu’un qui n’a pas l’habitude de travailler avec la détention. Mais pour nous, c’est devenu quelque chose de normal. On sait quelles sont les contraintes, on s’adapte.

Avant de retourner en prison pour mettre en place des actions, j’ai dû attendre 3 ans. Pendant ces 3 années, j’organisais des concerts en prison sans avoir l’autorisation d’y rentrer. Un moment donné, je leur ai dit faut que je voie comment ça se passe, pour faire évoluer les choses de l’intérieur.

C’était pour un concert de Diams qu’ils ont accepté que je rentre. Je leur ai dit : « je la lâche pas, si vous voulez vraiment qu’on fasse Diam’s, faut que je sois là, dans la prison. »

B : Pour moi, ça a été moins compliqué, pour faire de la BD, il suffit simplement d’avoir un crayon et une feuille. La difficulté c’était que tout ce que j’écrivais était sans cesse relu par l’administration pénitentiaire. Il fallait absolument que ce soit du politiquement correct. Moi pour détourner, je suis passé par l’humour en fait. Je pouvais dire « je t’emmerde » mais comme c’était dit de façon marrante tout le monde rigolait.

Moi qui fait de la bande-dessinée, j’adore Astérix, j’aime bien Tintin et compagnie mais moi j’fais pas du Tintin, j’fais pas du Astérix. Quand on vient, les détenus ils ont vu ce que moi j’ai fait et ça les intéresse – Berthet One

Les ateliers « Evasion en BD » à la prison de Nanterre

M : On avait déjà travaillé ensemble sur des ateliers d’une semaine. Moi, ça faisait un moment que je voulais travailler sur un atelier qui dure un peu plus de temps, où on peut faire des choses concrètes.

Les ateliers sont libres mais moi ce qui m’intéresse quand je travaille sur des projets où on va avoir une restitution, c’est qu’ils nous parlent de leur prison. C’est le seul truc que j’ai dit à Berthet. Faut qu’ils ressortent quelque chose de leur emprisonnement parce que le but, c’est de montrer aux gens ce qu’est la vie en prison. Après, Berthet les a aiguillés un peu là-dessus, mais ils sont libres dans le choix de ce qu’ils vont raconter.

B : Il y avait 10 détenus, 10 personnes enfermées ont forcément des choses à dire. Et le fait de passer par la BD, par l’écriture c’était une forme d’exutoire. C’était vraiment le côté : on est enfermé, on ne peut pas crier, on va l’écrire, on va le dessiner. Ce qui leur a permis de raconter parfois des choses dures. Y’a eu des thèmes différents, certains qui ont parlé de leurs enfants, du manque de la famille.

Evasion en BD à Nanterre, La Place

Leurs motivations

Je pense que ce qui nous a poussé à intervenir, c’est le manque culturel qu’on a pu avoir en détention. Et puis, j’ai toujours été dans la production de concerts. J’ai simplement transféré la même chose en prison. Je connais pleins d’artistes. C’est plus facile pour moi d’organiser un concert de Nekfeu ou de L.E.J qu’un travailleur social, c’est pas son boulot.

Les projets qu’on fait en prison ont clairement une portée de réinsertion. Il y a des mecs qu’on croise, certains n’avaient jamais participé à un concert. Pour moi, c’est un truc de fou, normalement la culture elle doit être accessible à tout le monde, que ce soit pour les mecs de quartier ou en prison. Et là, tu te rends compte, que tout le monde n’a pas accès à la culture.
On a besoin de partager notre culture. On est des passionnés, le rap m’a sauvé la vie en détention, je m’accrochais à ça. A l’époque, on écoutait des Kery James, ça nous canalisait. Même si quand on allait à la salle on écoutait Booba ou Sefyu. Mais quand t’es 22h en cellule, t’écoutes des trucs qui te donnent un sens.
C’est des artistes comme ça, comme Médine qui ont fait que j’ai pu tenir pendant tant d’années en cellule. Quelque part, je rends ce qu’on m’a donné.

« Y’a pleins d’artistes qui sont passés par la case prison, des rappeurs qu’on connaît. Ils ont quoi comme point commun ? Un mental de hyènes. On a grandi dans des quartiers pour la plupart où fallait être fort mentalement. Du coup, nous se faire casser la gueule, on s’en fiche, on se relève nous » Berthet One

Les conditions de détention

M: Chacun vit la prison à sa manière, le plus dur pour moi c’était de passer le temps. Je pense que quand tu passes le cap des 5 ans, ça commence à être vraiment très, très long. Une journée à l’extérieur, ça passe super vite, mais à l’intérieur, le temps ne passe pas. La grande difficulté c’est ça.

Nous, on avait un boulot avec un risque d’aller en prison, donc personnellement t’assumes quand t’y es et tu fais ta peine. Mais aujourd’hui, les juges mettent des peines de prison automatiquement éliminatoires. On te met une peine tellement lourde, on t’écarte de la société pendant un certain temps et on s’en fout de ton devenir. Quelqu’un d’autre va prendre ta place dans ce « job » mais toi on t’a éliminé. On s’en fout de comment toi et ta famille allaient vivre ta peine.

Moi j’ai assassiné personne, j’étais pas un criminel, j’ai pas fait de mal à autrui. Pourtant, j’ai purgé pas mal d’années.

Qu’est-ce qu’il faudrait changer ?

M: J’ai pas envie de répondre à cette question parce que les institutions nous l’ont jamais demandé. Nous la prison, on l’a vécu des deux côtés : 10 ans à l’extérieur, 10 ans dedans. On connait les manques, ils ne sont jamais venus nous poser cette question. Je pense, qu’ils ont peur de mecs comme nous, anciens détenus (B : qui tentons d’apporter des solutions). Moi, clairement j’ai des pistes…

Ce qui est sûr, c’est pas en mettant un mec 22h en prison avec TF1 comme centre d’intérêt culturel que tu vas ressortir meilleur de prison – Mouloud Mansouri

Y’a un long travail à faire. Y’a plusieurs pistes. La culture est clairement une force d’insertion, de réinsertion. Si tu ne prends pas cet axe au sérieux comme l’éducation nationale, le sport etc, c’est que tu ne veux pas faire un réel travail d’insertion ou de réinsertion en prison.

Maintenant, est-ce que t’as vraiment envie que les mecs que t’envoie en prison en ressortent meilleurs ? Quand tu vas à l’hôpital, tu soignes ton bobo, et en général ça marche. Je pense que quel que soit le détenu qui est en détention, y’a moyen de soigner son « bobo ». T’as la preuve avec deux personnes aujourd’hui, et on n’est pas les seuls à avoir des capacités. Nous, c’est dans la culture, mais y’a des plombiers qui pourraient être « meilleurs ouvriers de France », des carrossiers, tout ce que tu veux. Est-ce que t’as envie de t’occuper de ces mecs ?

Moi, si je te dis combien me donne le ministère de la justice pour faire des actions en prison, tu vas rigoler. Aujourd’hui, je fais des actions sur Paris, parce que j’ai le soutien de la mairie de Paris. Mais, concrètement le ministère de la justice, qu’est-ce qu’il fait ?

Pour moi, l’important c’est que l’extérieur rentre au maximum à l’intérieur de la prison : la culture, les sportifs, les écrivains, les chanteurs, … tout ce que tu veux.
B : Surtout ce qui tente de rassembler le peuple, parce qu’aujourd’hui on remarque en prison c’est souvent le même profil : des jeunes de banlieues, en tout cas des jeunes.

A ces jeunes-là, on leur ramène des concerts de flûte ou je ne sais quoi. Ça ne leur parle pas vraiment. Le fait que Mouloud soit organisateur de concerts et ramène des artistes qu’ils connaissent, y’a quelque chose qui se crée.

Moi qui fait de la bande-dessinée, j’adore Astérix, j’aime bien Tintin et compagnie mais moi j’fais pas du Tintin, j’fais pas du Astérix. Du coup, quand on vient pour faire des ateliers BD, les détenus ils ont vu ce que moi j’ai fait et ça les intéresse.

Si on leur disait « y’a un amateur de BD, qui viendra. On va faire de la BD ensemble, on fera du Mafalda ». J’adore Mafalda, mais eux ils s’en foutent complètement.

J’adore le rap, j’adore aussi l’opéra. Quand j’arrive dans un atelier et qu’on parle musique je dis j’adore le rap mais j’écoute aussi de l’opéra et on peut discuter.
La culture ça sert à ça à ouvrir les horizons. Essayons déjà de passer par quelque chose qui leur ressemble et petit à petit, ils iront visiter d’autres univers.

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