fbpx
Menu

Des super-héros en quête de justice sociale : la lente prise en compte des minorités par Marvel

Partager

En mars dernier, le Vice-Président des Ventes de chez Marvel a créé une mini polémique en déclarant que les super-héros issus de la diversité ne sont pas assez vendeur auprès du grand public. Cette affirmation tronquée, en dit long sur les difficultés des majors des comics à satisfaire une audience au-delà de leur cible historique privilégiée, blanche et masculine.

Marvel diversité comics

« On a vu que les ventes de n’importe quel personnage issu de la diversité, nouveau ou féminin – en gros qui n’appartient pas au noyau Marvel – eh bien les gens lui tournaient le dos ». C’est une phrase cruelle lancée sans aucune preuve statistique lors d’un sommet réunissant des revendeurs Marvel à New York en mars 2017. Et une erreur basique de communication pour un groupe aussi puissant.

Alors que Marvel cherche à diversifier ses personnages depuis plusieurs années, David Gabriel, Vice-Président des Ventes a déclaré au site spécialisé ICv2 : « On a entendu de nos revendeurs que les gens ne voulaient plus de diversité. Ils ne veulent plus de personnages féminins. C’est ce qu’on a entendu, qu’on le croit ou non. Je ne sais pas si c’est vraiment exact, mais c’est ce qu’on voit au niveau des ventes ».

En réalité, sur 14 des 300 plus gros revendeurs de Marvel présents lors de cette convention, deux seulement ont déclaré que les fans étaient lassés des personnages féminins et/ou issus de minorités. Après la polémique, David Gabriel est revenu sur ses propos en réaffirmant l’attachement fort de Marvel à tous ses personnages.

En effet, si Marvel mène une politique inclusive depuis plusieurs années, c’est que le groupe y a vu une forte demande.

« Autant une démarche sincère des firmes pour créer un univers plus représentatif qu’une tentative plus cynique d’étendre leur marché »

Le monde des comics s’est ouvert à plus de « diversité ». Marvel a ouvert la voie en créant de nouveaux personnages (Kamala Khan, America Chavez…), en réexploitant des anciens laissés au placard (Luke Cage, Black Panther, …) ou en faisant évoluer certains super-héros (Miles Morales qui reprend le flambeau de Peter Parker dans Spider-Man, Riri Williams celui d’Iron Man…).

"White scripts, Black supermen", Johnathan Gayles

« White scripts, Black supermen », Johnathan Gayles

Pour Johnathan Gayles, auteur du documentaire « White scripts, Black supermen », cette tendance « est autant une démarche sincère des firmes pour créer un univers plus représentatif qu’une tentative plus cynique d’étendre leur marché ».

En incluant des personnages diversifiés, vous augmentez potentiellement votre public. Le géant du divertissement Disney qui a racheté Marvel en 2008 l’a bien compris. Les études de marché menées pour Marvel démontrent que les femmes représentent 40% de son audience. Au-delà de cet aspect mercantile, les enjeux autour des représentations sont si prégnants que le monde des comics ne peut plus passer à côté.

« Cette évolution est le résultat d’un travail de longue haleine : les premiers super-héros de couleur sont apparus dans les années 1960, les premiers comics mettant en vedette des héroïnes datent des années 1970 (je ne compte pas Wonder Woman, beaucoup plus ancienne), et les premiers super-héros LGBT datent des années 1980 » retrace Jean-Paul Jennequin, auteur de « Histoire du comic book ».

Lentement mais sûrement, des efforts ont été faits. DC Comics a enfin signé le retour de Wonder Woman au cinéma, Black Panther est le comic le plus vendu de 2016, Kamala Khan, la nouvelle Miss Marvel pakistano-américaine a remporté un Hugo Award décerné aux meilleurs récits de science-fiction et la série Luke Cage est un des programmes les plus regardés sur Netflix.

Pendant près d’un siècle, les super-héros issus des minorités ont vu leur potentiel et leurs univers sous-exploités. Trop longtemps considérés comme des seconds couteaux, ils commencent seulement à passer au premier plan…

« Ecrire des comics était un hobby pour homme blanc »

Marvel diversité

Les super-héros issus des comics tels que nous les connaissons aujourd’hui ont été créés dans les années 30 aux Etats-Unis. Ce sont alors uniquement des hommes blancs. Difficile de les imaginer autrement à une époque où les femmes sont sous-considérées et les personnes de couleur subissent la ségrégation…

Il faudra attendre les années 60 pour voir des personnages plus diversifiés émerger.

« Les super-héroïnes étaient peu habillées et fortement objectivées parce qu’elles s’adressaient aux hommes qui voulaient voir un fantasme idéalisé et sexualisé » analyse Sana Amanat, directrice chargée du développement des personnages chez Marvel dans le journal Khaleej Times. Même constat pour les super-héros de couleur : « Alors que les autres super-héros sauvent l’univers, Luke Cage combat les macs et les dealers dans un Harlem littéralement décrit comme l’enfer» décrit Johnathan Gayles, professeur d’études afro-américaines à l’université de l’Etat de Géorgie. 

En 1966, Marvel lance le premier numéro de Black Panther, héritier du Wakanda, un royaume africain imaginaire. Cela permet à la maison d’édition de produire son premier super-héros noir tout en évitant soigneusement de prendre position sur les conditions de vies des afro-américains alors en pleine période de luttes pour les droits civiques.

« Ecrire des comics était un hobby pour homme blanc » reconnaît Axel Alonso, rédacteur-en-chef de Marvel depuis 2011. Ce qui peut expliquer les stéréotypes appliqués sur ces personnages. Lui a essayé de ne pas reproduire les mêmes erreurs en engageant Roxane Gay, auteure de « Bad feminist » (première auteure afro-américaine de Marvel), Ta-Nehisi Coates (Black Panther), Gabby Rivera (America Chavez) ou encore Greg Pak (Amadeus Cho, le Hulk coréen).

Pour Diariatou Kébé, fondatrice de l’association Diversité&Kids qui œuvre pour une littérature plus inclusive : « Il est important que les enfants de tous horizons puissent rêver et non pas se limiter à ce que les représentations blanches attendent d’eux». Le fait d’avoir des auteurs issus de ces minorités permet d’élargir le spectre des expériences de vies. Gene Luen Yang, auteur du prochain Superman, précise dans Wired : « je ne dirai jamais à un écrivain blanc de ne pas écrire sur un personnage asiatique-américain, mais quand vous vous aventurez au-delà de votre propre expérience il faut le faire avec humilité et beaucoup de recul ».

Pour éviter les points de vue fantasmés et rester pertinent, les géants des comics ne peuvent passer à côté des enjeux de représentation pour l’égalité à travers leurs personnages mais aussi les grands combats qu’ils représentent.

« On ne peut plus vivre dans une société où l’universel par défaut est l’homme blanc multimilliardaire qui sauve le monde »

Extrait du comic Green Lantern #76, par Denny O’Neil/Neal Adams, 1970, DC Comics

Dans les années 70, les aventures de Green Lantern et Green Arrow chez DC Comics constituent un tournant selon Adilifu Nama, auteur de « Super Black: La Pop Culture américaine et les super-héros noirs ». Les supers-héros ne combattent plus dans des batailles intergalactiques ou contre des créatures imaginaires mais sont plongés dans les grands problèmes sociaux de leur époque : la pauvreté, le racisme, les conséquences de la drogue…

Dans une formidable mise en abyme du monde des comics qui ignorait les minorités jusque-là, un vieil homme noir interpelle le héros Green Lantern : « j’ai entendu parler de vous, vous travaillez pour les peaux bleues, vous avez aidé sur une autre planète je-ne-sais-où les peaux oranges. Et vous avez fait beaucoup pour les peaux violettes. Seulement, il y a une couleur dont vous ne vous êtes jamais soucié ! Les peaux noires ! Je veux savoir pourquoi ! ».

A l’inverse, pour Cheo Hodari Coker qui a co-produit Luke Cage avec Netflix en 2016, la condition noire est inhérente à la série. « Je ne suis pas de ces personnes qui vous diront ‘oh, c’est un hasard si Luke Cage est noir ». « Non, il est noir comme je suis noir. Il n’y a pas d’autre moyen de voir cela ». Sous sa coupe, la série prend de l’épaisseur et fait écho aux Etats-Unis de l’ère Obama. C’est ce qui fait sa réussite selon Johnathan Gayles : « La vision d’Harlem et des afro-américains y est beaucoup plus nuancée que dans le livre d’origine. Je pense que ce qui a contribué à son succès c’est qu’elle traite du monde réel notamment des violences policières, de la gentrification d’Harlem et de la corruption politique. »

Pour qu’une histoire marche, elle doit résonner avec son temps. Hier, Captain America combattait les nazis, les X-Men luttaient contre l’intolérance envers les mutants. Soucieux de ne pas paraître dépassé, DC Comics et Marvel semblent enfin œuvrer pour une représentation plus juste et inclusive de leurs personnages. « Il était temps ! » assène Diariatou Kebe. « On ne peut plus vivre dans une société où l’universel par défaut est l’homme blanc multimilliardaire qui sauve le monde ».

Et si jamais elles manqueraient d’inspiration, elles n’auront pas à chercher bien loin. Comme le dit Gwendolyn Willow Wilson, la créatrice de Kamala Khan, nouvelle Miss Marvel : « Ce n’est pas une question de diversité, mais de réalisme et d’authenticité. Ce n’est pas le « nouveau monde », mais le monde tel qu’il a toujours été. »

Partager

Laisser un commentaire

Rechercher