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Interview Samir Elyes : Mémoire Vivante Des Quartiers

Interview Samir Elyes : mémoire vivante des quartiers

Samir Elyes milite depuis plus de 20 ans dans les quartiers. D’abord parti des violences policières, son engagement s’est élargi après sa rencontre avec le MIB (Mouvement de l’Immigration et des Banlieues). Il partage avec nous ses expériences, l’héritage des luttes passées et l’importance de la force locale.

Peux-tu revenir sur les débuts de ton engagement ?

En 97, on était dans un contexte de violence extrême venant de la police. Y’a eu l’affaire Fernandez (Fabrice Fernandez) à Lyon tué par une belle de fusil à pompe en pleine tête alors qu’il était en garde-à-vue. Le 17 décembre 1997, Abdelkader Bouziane, un jeune de 16 ans de Dammarie est abattu d’une balle dans la tête par la BAC. En 98 y’a eu la mort de Pipo (Habib Ould Mohamed) à Toulouse tué d’une balle dans le ventre.

Par la suite, on n’a pas lâché. On a rencontré le MIB qui nous a formé à rester sur la continuité. En règle générale, dans les quartiers après les émeutes ça s’arrête. Les émeutes, c’est pas une fin en soi, y’a l’après aussi. Par exemple, une famille qui perd un enfant tué par la police, ça ne dure pas 4 jours. Ca dure des années, y’a tout un dossier d’instruction qui va être mis en place, une enquête, etc.

Et très vite, on s’est aperçu que ce qui était mis en place, c’était pour sauver le policier. On condamnait, criminalisait plus celui qui était mort, que celui qui avait tué. On n’était pas militant, et ça nous a surpris. « Comment ça ! C’est un enfant qu’ils ont tué! » 16 ans, c’est un enfant.

Comment été constitué le MIB ?

Le MIB, c’est un mouvement politique qui cherchait à aider les gens à travers l’éducation populaire. Il formait des gens à retourner dans leurs quartiers pour militer avec ceux qui souffrent. C’est ce qu’on nous a appris, tu milites avec ceux qui souffrent. Que ce soit dans les violences policières, la rénovation urbaine, l’éducation, toutes les problématiques qui nous touchent dans les quartiers.

Le MIB ne veut pas avoir de petits, c’est ça le paternalisme en fait. Chaque quartier a sa spécificité. C’est pour ça qu’à Dammarie, on s’est pas appelé MIB mais Bouge qui bouge, malgré le fait qu’on a été formé et qu’on milite avec le MIB.

Le mouvement nous a appris à nous organiser, à nous parler, à se parler dans le quartier.

La où il a été efficace, c’est qu’il a réussi à créer ce réseau d’entraide qui faisait qu’on pouvait se déplacer à Lyon, à Montpellier, à Toulouse pour s’entraider les uns les autres. C’est ce qui nous a permis de construire ces réseaux, ces amitiés et surtout des rapports de force.

« Qui a obtenu des victoires comme le MIB, comme le MTA (Mouvements des Travailleurs Arabes) ? Nous on n’a pas encore laissé de traces comme nos aînés en ont laissé »

Qu’est-ce que tu appelles l’éducation populaire ?

C’est créer des espaces de discussion avec les gens, pour essayer ensemble de voir ce qu’il se passe en premier lieu. En deuxième temps, c’est qu’est-ce qu’on fait ensemble pour améliorer le quotidien des habitants. L’éducation populaire, ça peut être culturel, politique ou sportif. C’est ce qu’on a réussi à faire à Dammarie pendant 10 ans, mais aussi à Montpellier, à Toulouse.

Quelles solutions concrètes peuvent être mises en place pour améliorer les conditions de vies dans les quartiers ?

On parle d’autonomie, d’indépendance, d’émancipation. Beaucoup d’entre nous se disaient « on peut rien faire ». On n’est pas obligé d’attendre des politiques pour améliorer le quotidien des habitants.  Si on se met d’accord, si on s’organise entre nous, on est fort. On est capable d’installer des rapports de force sur le long terme au niveau politique.

La solution est simple, c’est faire avec les habitants du quartier. Si tu fais avec les habitants, tu réussis. Tu obtiens des victoires politiques.

Suite à l’enquête qu’on avait fait après la mort d’Abdelkader (Bouziane), Libération titrait « Les policiers rattrapés par leurs mensonges ». Si on ne fait pas ce travail là, les médias reprennent les versions officielles.

Un exemple concret, c’est ce que la famille Traoré a très bien compris : faire avec les habitants, avec les amis d’Adama. Et ils ont obtenu des victoires politiques, ils ont réussi à démonter la version des gendarmes, et les mensonges du procureur Yves Jannier.

Ce qui fait qu’aujourd’hui la répression est totale et énorme avec l’emprisonnement des frères d’Adama : Bagui et Yacouba.

Pour toi le plus important c’est le local ?

Moi j’y crois plus à un véritable mouvement, on a déjà essayé y’a 10 ans, y’a 20 ans, on va pas se voiler la face. Aujourd’hui, ce qui marche c’est le local, c’est l’éducation populaire que t’arrives à installer là où t’habites.

C’est la seule solution que l’on a face aux violences policières, à la rénovation urbaine, aux 150 000 jeunes qui quittent l’école par an. Je crois en la force locale, c’est ce qui a fait la force de Beaumont, ils ont fait avec les Beaumontois, avec le quartier de Champagne, avec le quartier de Persan. C’est-à-dire, des gens qui se sont côtoyés depuis tout petits.

Faut que les quartiers se fassent confiance, y’a une histoire. Notre solution est là, c’est s’occuper des habitants. C’est simple dit comme ça, mais quand il faut le faire pendant des années, c’est dur.

« Je rigole des fois, je leur dis bientôt on va se battre pour l’indépendance des quartiers »

Qu’est-ce que tu penses des mouvements de quartiers qui se présentent en politique de manière plus traditionnelle comme aux élections municipales par exemple ?

Y’a plusieurs manières. Y’a l’autonomie et l’indépendance, c’est-à-dire se présenter avec les gens avec qui t’as marché depuis des années, pour constituer une liste indépendante et autonome, ça oui.

Mais entrer dans des partis, c’est du pipi de chat. Depuis quand on change les choses de l’intérieur, toi tout seul ou n’importe qui. Dans le Parti Socialiste, est-ce qu’on croit qu’on va changer les choses ? Jamais de la vie. Pour moi, c’est des intérêts, pour de l’argent, pour la reconnaissance, c’est pour exister en fait. Mais exister tout seul. Moi, on m’a appris à faire les choses collectivement.

Est-ce que tu ne penses pas qu’il y a eu un manque de transmission des luttes ?

On a une part de responsabilité dans ça. On n’a pas fait ce travail, on n’a pas transmis cet héritage. On était tous les jours sur le terrain, à aider les gens, créer du réseau. Et la précarité dans laquelle on était à l’époque n’est pas la même qu’aujourd’hui. Faut pas oublier ça.

Nous, on n’avait pas les réseaux sociaux. On a mis en place un média, des archives. On a réussi à créer un réseau à peu près partout en France.

Pour finir, est-ce que tu peux nous donner quelques exemples de victoires politiques obtenues par les luttes ?

A Montpellier, dans le quartier du petit bard y’a un exemple, c’est le club de Futsal qui est en ligue 1. C’est un club auto-géré par les gens du quartier.

En 1991, à Mantes-la-Jolie, Aïssa Ihiche qui été asthmatique, meurt à la suite de coups reçus en garde à vue. Si aujourd’hui on peut bénéficier d’un médecin et d’un avocat à la première heure de garde à vue, c’est grâce à la mobilisation de la famille Ihiche et des militants issus de l’immigration. On est fier. Faut se remettre le contexte où on était dans les années 90, fallait le faire. Quel groupe ou mouvement a obtenu une victoire comme celle-là ? Qui a obtenu des victoires comme le MIB, comme le MTA (Mouvements des Travailleurs Arabes)? Nous on n’a pas encore laissé de traces comme nos aînés en ont laissé.

« C’est Pas En Mettant Un Mec 22h/24h En Prison Qu’il Va Ressortir Meilleur »

« C’est pas en mettant un mec 22h/24h en prison qu’il va ressortir meilleur »

Anciens détenus, Mouloud Mansouri et Berthet One reviennent régulièrement dans les prisons pour y organiser des ateliers culturels. A l’occasion de l’exposition « Evasion en BD » à La Place, on a souhaité échanger avec eux.

Berthet One est un auteur de BD reconnu. Mouloud Mansouri, directeur de l’association Fu-Jo, a collaboré avec de nombreux artistes Hip-Hop. Ayant débuté leurs actions culturelles alors qu’ils étaient encore détenus, c’est naturellement qu’ils se sont associés pour animer des ateliers de BD à la maison d’arrêt de Nanterre.

Leur rencontre

Mouloud Mansouri : C’est marrant qu’on se soit rencontré avec Berthet, et je pense que c’est naturel. Lui et moi, on a commencé à faire des actions en étant détenu.

En fait, avant de rentrer en prison, j’étais DJ et organisateur de concerts. J’ai été transféré plusieurs fois de prison et à chaque fois je demandais aux directeurs : « je veux des platines et faire des concerts ! ». Pas mal m’ont pris pour un ouf, mais le dernier directeur à Val de Reuil m’a dit on va voir comment tu te comportes ici et si ça se passe bien, pourquoi pas. Je l’ai traqué pendant 9 mois, il en a eu marre de recevoir mes courriers et que je l’interpelle dans les couloirs.

C’est là que j’ai fait mes premiers concerts, j’ai fait jouer Sefyu à l’époque où il avait explosé. C’est là que j’ai rencontré Jamel, le manager de Sefyu qui est devenu plus tard le manager de Berthet. Berthet était dans la même prison. On était dans deux quartiers différents. Berthet de son côté faisait des BD, et moi je faisais mes concerts.

Berthet One : Mouloud et l’association Fu-Jo m’ont contacté. Ce sont des amis, à ma sortie de prison, Mouloud m’a invité à intervenir et j’ai accepté.

Quand tu vas à l’hôpital, tu soignes ton « bobo », et en général ça marche. Quel que soit le détenu, je pense qu’il y a moyen de soigner son « bobo » – Mouloud Mansouri

L’organisation d’ateliers culturels en milieu carcéral

M : Ça pourrait être très compliqué pour quelqu’un qui n’a pas l’habitude de travailler avec la détention. Mais pour nous, c’est devenu quelque chose de normal. On sait quelles sont les contraintes, on s’adapte.

Avant de retourner en prison pour mettre en place des actions, j’ai dû attendre 3 ans. Pendant ces 3 années, j’organisais des concerts en prison sans avoir l’autorisation d’y rentrer. Un moment donné, je leur ai dit faut que je voie comment ça se passe, pour faire évoluer les choses de l’intérieur.

C’était pour un concert de Diams qu’ils ont accepté que je rentre. Je leur ai dit : « je la lâche pas, si vous voulez vraiment qu’on fasse Diam’s, faut que je sois là, dans la prison. »

B : Pour moi, ça a été moins compliqué, pour faire de la BD, il suffit simplement d’avoir un crayon et une feuille. La difficulté c’était que tout ce que j’écrivais était sans cesse relu par l’administration pénitentiaire. Il fallait absolument que ce soit du politiquement correct. Moi pour détourner, je suis passé par l’humour en fait. Je pouvais dire « je t’emmerde » mais comme c’était dit de façon marrante tout le monde rigolait.

Moi qui fait de la bande-dessinée, j’adore Astérix, j’aime bien Tintin et compagnie mais moi j’fais pas du Tintin, j’fais pas du Astérix. Quand on vient, les détenus ils ont vu ce que moi j’ai fait et ça les intéresse – Berthet One

Les ateliers « Evasion en BD » à la prison de Nanterre

M : On avait déjà travaillé ensemble sur des ateliers d’une semaine. Moi, ça faisait un moment que je voulais travailler sur un atelier qui dure un peu plus de temps, où on peut faire des choses concrètes.

Les ateliers sont libres mais moi ce qui m’intéresse quand je travaille sur des projets où on va avoir une restitution, c’est qu’ils nous parlent de leur prison. C’est le seul truc que j’ai dit à Berthet. Faut qu’ils ressortent quelque chose de leur emprisonnement parce que le but, c’est de montrer aux gens ce qu’est la vie en prison. Après, Berthet les a aiguillés un peu là-dessus, mais ils sont libres dans le choix de ce qu’ils vont raconter.

B : Il y avait 10 détenus, 10 personnes enfermées ont forcément des choses à dire. Et le fait de passer par la BD, par l’écriture c’était une forme d’exutoire. C’était vraiment le côté : on est enfermé, on ne peut pas crier, on va l’écrire, on va le dessiner. Ce qui leur a permis de raconter parfois des choses dures. Y’a eu des thèmes différents, certains qui ont parlé de leurs enfants, du manque de la famille.

Evasion en BD à Nanterre, La Place

Leurs motivations

Je pense que ce qui nous a poussé à intervenir, c’est le manque culturel qu’on a pu avoir en détention. Et puis, j’ai toujours été dans la production de concerts. J’ai simplement transféré la même chose en prison. Je connais pleins d’artistes. C’est plus facile pour moi d’organiser un concert de Nekfeu ou de L.E.J qu’un travailleur social, c’est pas son boulot.

Les projets qu’on fait en prison ont clairement une portée de réinsertion. Il y a des mecs qu’on croise, certains n’avaient jamais participé à un concert. Pour moi, c’est un truc de fou, normalement la culture elle doit être accessible à tout le monde, que ce soit pour les mecs de quartier ou en prison. Et là, tu te rends compte, que tout le monde n’a pas accès à la culture.
On a besoin de partager notre culture. On est des passionnés, le rap m’a sauvé la vie en détention, je m’accrochais à ça. A l’époque, on écoutait des Kery James, ça nous canalisait. Même si quand on allait à la salle on écoutait Booba ou Sefyu. Mais quand t’es 22h en cellule, t’écoutes des trucs qui te donnent un sens.
C’est des artistes comme ça, comme Médine qui ont fait que j’ai pu tenir pendant tant d’années en cellule. Quelque part, je rends ce qu’on m’a donné.

« Y’a pleins d’artistes qui sont passés par la case prison, des rappeurs qu’on connaît. Ils ont quoi comme point commun ? Un mental de hyènes. On a grandi dans des quartiers pour la plupart où fallait être fort mentalement. Du coup, nous se faire casser la gueule, on s’en fiche, on se relève nous » Berthet One

Les conditions de détention

M: Chacun vit la prison à sa manière, le plus dur pour moi c’était de passer le temps. Je pense que quand tu passes le cap des 5 ans, ça commence à être vraiment très, très long. Une journée à l’extérieur, ça passe super vite, mais à l’intérieur, le temps ne passe pas. La grande difficulté c’est ça.

Nous, on avait un boulot avec un risque d’aller en prison, donc personnellement t’assumes quand t’y es et tu fais ta peine. Mais aujourd’hui, les juges mettent des peines de prison automatiquement éliminatoires. On te met une peine tellement lourde, on t’écarte de la société pendant un certain temps et on s’en fout de ton devenir. Quelqu’un d’autre va prendre ta place dans ce « job » mais toi on t’a éliminé. On s’en fout de comment toi et ta famille allaient vivre ta peine.

Moi j’ai assassiné personne, j’étais pas un criminel, j’ai pas fait de mal à autrui. Pourtant, j’ai purgé pas mal d’années.

Qu’est-ce qu’il faudrait changer ?

M: J’ai pas envie de répondre à cette question parce que les institutions nous l’ont jamais demandé. Nous la prison, on l’a vécu des deux côtés : 10 ans à l’extérieur, 10 ans dedans. On connait les manques, ils ne sont jamais venus nous poser cette question. Je pense, qu’ils ont peur de mecs comme nous, anciens détenus (B : qui tentons d’apporter des solutions). Moi, clairement j’ai des pistes…

Ce qui est sûr, c’est pas en mettant un mec 22h en prison avec TF1 comme centre d’intérêt culturel que tu vas ressortir meilleur de prison – Mouloud Mansouri

Y’a un long travail à faire. Y’a plusieurs pistes. La culture est clairement une force d’insertion, de réinsertion. Si tu ne prends pas cet axe au sérieux comme l’éducation nationale, le sport etc, c’est que tu ne veux pas faire un réel travail d’insertion ou de réinsertion en prison.

Maintenant, est-ce que t’as vraiment envie que les mecs que t’envoie en prison en ressortent meilleurs ? Quand tu vas à l’hôpital, tu soignes ton bobo, et en général ça marche. Je pense que quel que soit le détenu qui est en détention, y’a moyen de soigner son « bobo ». T’as la preuve avec deux personnes aujourd’hui, et on n’est pas les seuls à avoir des capacités. Nous, c’est dans la culture, mais y’a des plombiers qui pourraient être « meilleurs ouvriers de France », des carrossiers, tout ce que tu veux. Est-ce que t’as envie de t’occuper de ces mecs ?

Moi, si je te dis combien me donne le ministère de la justice pour faire des actions en prison, tu vas rigoler. Aujourd’hui, je fais des actions sur Paris, parce que j’ai le soutien de la mairie de Paris. Mais, concrètement le ministère de la justice, qu’est-ce qu’il fait ?

Pour moi, l’important c’est que l’extérieur rentre au maximum à l’intérieur de la prison : la culture, les sportifs, les écrivains, les chanteurs, … tout ce que tu veux.
B : Surtout ce qui tente de rassembler le peuple, parce qu’aujourd’hui on remarque en prison c’est souvent le même profil : des jeunes de banlieues, en tout cas des jeunes.

A ces jeunes-là, on leur ramène des concerts de flûte ou je ne sais quoi. Ça ne leur parle pas vraiment. Le fait que Mouloud soit organisateur de concerts et ramène des artistes qu’ils connaissent, y’a quelque chose qui se crée.

Moi qui fait de la bande-dessinée, j’adore Astérix, j’aime bien Tintin et compagnie mais moi j’fais pas du Tintin, j’fais pas du Astérix. Du coup, quand on vient pour faire des ateliers BD, les détenus ils ont vu ce que moi j’ai fait et ça les intéresse.

Si on leur disait « y’a un amateur de BD, qui viendra. On va faire de la BD ensemble, on fera du Mafalda ». J’adore Mafalda, mais eux ils s’en foutent complètement.

J’adore le rap, j’adore aussi l’opéra. Quand j’arrive dans un atelier et qu’on parle musique je dis j’adore le rap mais j’écoute aussi de l’opéra et on peut discuter.
La culture ça sert à ça à ouvrir les horizons. Essayons déjà de passer par quelque chose qui leur ressemble et petit à petit, ils iront visiter d’autres univers.

Lutte Contre Les Discriminations à L’école : Le Front Des Mères Fait Sa Rentrée

Lutte contre les discriminations à l’école : Le Front des mères fait sa rentrée

Orientation, réussite scolaire : A Paris, un collectif de parents se mobilise contre les discriminations à l’école. Après un état des lieux en mai dernier, le Front des mères a organisé une première réunion de travail dans la construction de son futur syndicat.

Front des mères, Fatima Ouassak, 24 septembre

Crédit photo: Rùkia W. Dosso

Dimanche 24 Septembre, des parents mais aussi des enseignants et des Conseillers Principaux d’Education venant de la région parisienne se sont réunis aux Grands Voisins à Paris (14ème) dans une ambiance conviviale. « On est là pour nos enfants, il faut toujours rester positif» explique Fatima Ouassak, à l’initiative de cette rencontre. Rester positif malgré les problématiques complexes auxquelles ils doivent faire face.

Dans une tribune publiée en mars 2017, Fatima Ouassak et Diariatou Kébé, auteure du livre « Maman noire et invisible », rappellent les dysfonctionnements du système scolaire dans les quartiers populaires ainsi que les discriminations subies par les élèves : « Nos enfants comprennent très tôt que l’école a un problème avec leurs cheveux quand ils sont crépus, avec leur langue maternelle si elle est africaine, avec leur religion quand c’est l’Islam. »

Ensemble, elles décident de créer le Front de mères. « Il y a une infantilisation, les parents sont interpellés comme des enfants ».

Les questions posées par le Front de mères, sont les mêmes que sur les violences policières, sur l’islamophobie, sur la négrophobie, sur les rapports de domination, et en réalité sur la question raciale » précise Fatima Ouassak.

Ce racisme se retrouve aussi bien au niveau des syndicats que du corps enseignant. Goundo Diawara, Conseillère Principale d’Education dans un collège à Garges-Lès-Gonesse témoigne : « Il y a des pratiques qu’on observe de la part d’enseignants qui sont dérangeantes. Ce sont des enseignants débutants qui viennent de province, et ils arrivent avec des préjugés sur les enfants, sachant qu’on est en banlieue, dans le quartier le plus pauvre de la ville. Il faut déconstruire tout ça. »

A niveau égal, les enfants issus de milieux modestes sont plus souvent poussés vers les filières professionnelles et technologiques : « La question de l’orientation elle est centrale. Ça se joue bien en amont, le fait que des enfants se dirigent vers certaines filières plus que d’autres, c’est joué dès la maternelle en réalité ».

De par son expérience avec l’association Ensemble pour les Enfants de Bagnolet depuis un an, Fatima Ouassak insiste sur la présence au niveau local pour être efficace. «Pour ajouter du choix dans les cantines, on a fait un sondage, 96% des parents de Bagnolet interrogés étaient favorables à l’introduction de plat végétarien en alternative à la cantine». Ainsi, l’association a pu avoir plus de poids auprès des pouvoirs publics.

L’objectif du Front de mères est de créer un syndicat de parents, constitué d’un réseau national de collectifs dans des quartiers où les problématiques sont les mêmes : la réussite scolaire et l’orientation, la place des parents dans l’école, les cantines ou des représentations plus justes des personnes non-blanches. « Nous travaillons sur des projets concrets, pour faire avancer les questions un peu partout en reproduisant des initiatives qui ont marché. A force ça va créer une dynamique nationale, un effet domino».

Ruffin Et Justice Pour Adama : L’hypocrisie De La Gauche Radicale Française Sur La Question Raciale

Ruffin et Justice pour Adama : l’hypocrisie de la gauche radicale française sur la question raciale

Le 21 septembre avait lieu un meeting après la mobilisation au Havre contre les ordonnances Macron sur le code du travail. À l’initiative de l’intersyndicale du Havre et de l’UL CGT Harfleur, le but était de regrouper des personnalités de la gauche pour faire face au gouvernement.

Le collectif Justice pour Adama était invité pour dénoncer les crimes policiers dans le cadre d’une convergence des luttes entre les quartiers populaires et le mouvement social contre la loi Travail de Macron.

Après le discours d’Assa Traoré, le député de la France Insoumise François Ruffin a été encouragé à porter la cause de la famille Traoré à l’Assemblée Nationale. Il s’est désolidarisé du comité Justice pour Adama en déclarant ne pas être « intimement convaincu » par l’affaire et vouloir « mener son enquête » d’abord. Pour Youcef Brakni, militant et membre du comité Justice pour Adama : « François Ruffin a remis en cause la lutte du comité Justice pour Adama et sa légitimité à venir interpeller l’Etat et les versions officielles. » 

« Il veut « mener l’enquête », mais l’enquête a déjà été menée, par nous, par ceux qui luttent. Comme ceux qu’il défend à Moulinex, Goodyear, à Continental, à qui il ne va jamais remettre en cause leur parole »

Malgré les différents rapports menés par la Cour européenne des droits de l’homme, de l’ACAT, du CNRS, d’Open Society, les rapports d’Amnesty International et même le questionnement de l’ONU qui démontrent le caractère raciste des meurtres commis par la police touchant majoritairement les hommes noirs et arabes, la gauche radicale évite soigneusement de prendre position sur les questions spécifiques liées au racisme en France.

Il y a près d’un siècle, le problème se posait déjà. Dans son ouvrage « La condition noire. Essai sur une minorité française», l’historien Pap Ndiaye revient sur le cas de Lamine Senghor, grand militant anticolonialiste sénégalais : «Senghor quitta le PC en octobre 1925, déçu de la mauvaise volonté des dirigeants communistes à l’égard des Noirs et de leur indifférence aux conditions d’existence des sujets noirs dans l’empire français. ». « Pour les militants noirs, la question de l’oppression raciale était centrale, tandis que pour le Parti communiste, c’était celle de l’exploitation du prolétariat qui comptait, dont la question coloniale n’était qu’une variante ».

Samir Elyes, Assa Traoré et Youcef Brakni

Samir Elyes, Assa Traoré et Youcef Brakni à la marche du 22 juillet 2017 pour Adama Traoré

Youcef Brakni était intervenu justement sur l’invisibilisation des luttes des travailleurs immigrés. Il revient sur cette mobilisation et l’hypocrisie de la gauche envers les quartiers populaires.

Quelles étaient vos attentes en vous joignant à cette mobilisation ?

On a été invité à parler des crimes policiers dans le cadre de la convergence des luttes entre quartiers populaires et le mouvement social contre la loi Travail de Macron. C’est la gauche d’opposition à Macron qui veut faire jonction, une convergence avec les luttes des quartiers populaires et en l’occurrence contre les violences policières.

Quels retours avez-vous eu ?

Globalement, il y a eu de très bons retours. On a été très bien accueilli, y’a pas eu de problème à ce niveau-là, au contraire, c’était des applaudissements. C’était enthousiaste, surtout après l’intervention d’Assa.

Sur quoi portait votre intervention ?

Je suis revenu sur ces luttes là, sur la lutte des travailleurs arabes dans les usines, les luttes des années 80, surtout du MIB (Mouvement de l’Immigration et des Banlieues) contre la double peine, pour le logement et les crimes policiers. Pour dire qu’on a une histoire de luttes, et ce n’est pas parce qu’elle est invisibilisée qu’elle n’existe pas, on ne vient pas de nulle part. On a un discours, on sait argumenter et défendre nos droits.

Une chose toute simple, en France il y a des morts tués par la police depuis 40 ans, des noirs et des arabes en majorité. Et tu te retrouves avec un mouvement social qui ne prend pas ça en compte. On ne peut pas nous demander de venir converger quand il y a des trucs qui les touchent eux. Par exemple, quelques mois après Nuit Debout, il y a la mort d’Adama à Beaumont, des marches ont eu lieu en banlieue et on n’a pas vu le mouvement de Nuit Debout là-bas.

Il faut accepter d’être derrière nous, nos revendications, nos mots d’ordres. Et c’est nous qui menons la lutte, selon nos priorités, notre agenda.

« On a une histoire de luttes, et ce n’est pas parce qu’elle est invisibilisée qu’elle n’existe pas, on ne vient pas de nulle part. On a un discours, on sait argumenter et défendre nos droits »

Pourquoi cette hypocrisie de la gauche à parler de la question raciale ?

En France, t’as un puissant discours républicain, en gros on est tous citoyen. Il y a d’une part le discours républicain et l’autre social soi-disant, qui vient effacer cette question raciale.

J’en ai profité pour faire le parallèle avec les Etats-Unis. Ruffin, c’est une bonne caricature de ça. Il a écrit un article sur les afro-américains (Garner) et dans le même temps t’as des noirs et des arabes qui meurent devant ses yeux et il ne qualifie pas ça comme un crime racial. Aux Etats-Unis, des noirs meurent c’est dû à l’histoire de l’esclavage. En France aussi il y a une histoire de l’esclavage, il y a des colonies encore aujourd’hui notamment aux Antilles et quand des noirs et des arabes meurent, ils considèrent que ce n’est pas lié à cette histoire. « Ici, non, c’est social, c’est parce que c’est des classes populaires. » Il y a du racisme structurel en France, et la gauche ne le dénonce pas, ça ne fait pas parti de ses combats.

Pour un mouvement qui se dit progressiste, de gauche, tu vois des personnes qui sont noires ou arabes, pour ce qu’ils sont et pas pour ce qu’ils font, on les tue. A un moment donné, il faut se remettre en question. Il est où le bilan de la gauche sur ça ? On parle de violences policières mais on pourrait en parler sur l’islamophobie, la négrophobie, sur tous ces thèmes.

« Il y a du racisme structurel en France et la gauche ne le dénonce pas, ça ne fait pas parti de ses combats »

Que pensez-vous de la réaction particulière de Ruffin ? 

Il représente à merveille cette gauche qui refuse de prendre en compte ces questions comme priorité. Il refuse de s’en emparer, de dénoncer, d’assumer son rôle également en tant que député. Il a dit qu’il voulait d’abord s’assurer que tout soit vrai, ce qui est absurde. Comme il le dit lui-même, il y une désinformation sur le traitement des médias sur les grèves, les mouvements sociaux.

D’un côté, il arrive à avoir cet esprit critique sur les questions sociales, par contre il n’arrive pas à avoir cet esprit critique sur le traitement qui a pu être fait sur Adama, mais aussi sur toutes les affaires de violences policières où on reprend les versions officielles qui sont souvent des mensonges. On a menti sur les causes de la mort d’Adama. La famille, le comité a créé un rapport de force avec le parquet de Pontoise pour obtenir une contre-expertise pour avoir les vraies raisons de la mort d’Adama. D’ailleurs, le procureur du parquet de Pontoise a été dessaisi de l’affaire, celle-ci a été dépaysée au Tribunal de Grande Instance de Paris.

Il veut « mener l’enquête », mais l’enquête a déjà été menée, par nous, par ceux qui luttent. Comme ceux qu’il défend à Moulinex, Good Year, à Continental, à qui il ne va jamais remettre en cause leur parole, il ne va pas enquêter évidemment.

C’est toujours la même chose, la suspicion, on n’est pas des vraies victimes, on fait semblant, peut-être que c’est faux, on invente. En se positionnant ainsi, il a remis en cause la lutte du comité Justice pour Adama et notre légitimité à venir interpeller l’Etat et les versions officielles.

Adama Traoré : Alors, Madame La République, On Continue De Se Voiler La Face Ou On Prend Des Décisions Justes ?

Adama Traoré : Alors, Madame la République, on continue de se voiler la face ou on prend des décisions justes ?

La France aime jouer la sainte-nitouche. Elle aime montrer du doigt le racisme Outre-Atlantique, et se gargariser d’être le pays « des Droits de l’Homme ».

La république, tant glorifiée par les politiques de tous bords, doit rendre des comptes vis-à-vis de ses concitoyens. Lorsqu’une erreur fatale est commise, la justice doit être rendue. La police est constituée d’êtres humains, elle n’est pas infaillible.

Ce qui est arrivé à Adama Traoré n’est pas un cas isolé. Sa famille, digne, a simplement choisie de ne pas se taire mais de combattre, de refuser de dire qu’il est « mort pour rien ».

Urgence notre police assassine

« Ils ont tous un point en commun. Tous issus de l’immigration, Ils ont tous été tué par des policiers, les raisons ne sont pas les mêmes mais le processus est le même, meurtre, mensonge, criminalisation de la victime pour justifier le meurtre : http://www.urgence-notre-police-assassine.fr/

Ali Ziri, Lamine Dieng, Amadou Koumé, Amine Bentounsi…, voilà certaines des victimes de la police française. Des têtes « cramées ». Des « faciès » contrôlés chaque jour par la police française dont les méthodes ont été dénoncées à maintes reprises par la Cour européenne des droits de l’homme, le CNRS, Open Society et d’autres ONG. Le comble est que l’Etat a continué de nier en se pourvoyant en Cassation, et que la justice a rappelé, ce mois de novembre, qu’« un contrôle d’identité fondé sur des caractéristiques physiques associées à une origine réelle ou supposée, sans aucune justification objective préalable, est discriminatoire : il s’agit d’une faute lourde ».

Depuis des années, plusieurs dizaines de personnes sont mortes suite à des altercations avec la police dans des circonstances floues. Les noms qui reviennent sont pour la plupart à consonance maghrébine ou africaine.

Un rapport d’Amnesty International et une enquête de Bastamag font le même constat. Ces décès ont lieu le plus souvent en région parisienne ou lyonnaise sur des jeunes hommes de type « maghrébins » ou « noirs » perçus comme « dangereux ».

Alors, Madame la République, on continue de se voiler la face ou on prend des décisions justes et exemplaires face au racisme ?

« Black Panther » De Marvel N’est Pas Un Simple Super-héros Noir #afrofuturism

« Black Panther » de Marvel n’est pas un simple super-héros Noir #afrofuturism

Ceci est une traduction d’un article du média américain NPR disponible sur le lien. 

La bande-annonce du film Black Panther de l’univers cinématographique Marvel est sorti récemment et a fait beaucoup de bruit. Crée en 1966 par Jack Kirby et Stan Lee, l’histoire de Black Panther était une grande première pour l’industrie des comics américains. Contrairement aux quelques héros noirs qui l’ont précédé, T’Challa (la Black Panther) est un authentique super-héros avec ses propres pouvoirs, une intrigue et une histoire particulière qui a complètement bouleversé l’univers Marvel.

Ce serait facile de le vendre comme un super-héros noir, mais ce n’est qu’une infime partie de son intérêt. Ce qui rend le projet Black Panther si excitant c’est la grande nation de Wakanda.

Bienvenue à Marly-Gomont, Le Cinéma Français Et Les Noirs De France

Bienvenue à Marly-Gomont, le cinéma français et les Noirs de France

Il existe tellement peu de films français ayant des personnages Noirs que lorsqu’il y en a, nous nous méfions, à raison, des représentations qui en seront faites. « Bienvenue à Marly-Gomont » se révèle être une bonne surprise. Comment se place t-il par rapport au peu de films consacré aux Noirs de France ?

Bienvenue à Marly-Gomont retrace l’histoire particulière de la famille de Kamini qui quitte le Congo-Kinshasa dans les années 70 pour se retrouver dans un village picard.

Une bonne surprise

Sur plusieurs points, ce film grand public apporte de grandes satisfactions : le casting à majorité noire de cette famille congolaise est au centre du scénario, une famille africaine digne et non miséreuse.

Ainsi, on peut voir tout au long du film : la nostalgie du pays d’origine, les difficultés d’intégration et surtout le racisme. Black Mic macLà où « Black Mic-Mac », évoquait, il y a 20 ans, les foyers de travailleurs migrants, « Bienvenue à Marly-Gomont » aborde l’immigration qualifiée à travers le père Seyolo Zantoko qui est médecin. Malgré toute sa bonne volonté et son droit de pouvoir exercer son métier, le père de la famille Seyolo Zantoko fait face au racisme.

Le racisme n’est pas traité en marge, il est au cœur du film, que ce soit à travers les insultes et le rejet subi par les enfants à l’école ou les discriminations au travail donc. On passe ainsi du racisme personnel, individuel au racisme structurel, ce qui fait dire au petit Kamini plein de pertinence : « Pourquoi c’est plus dur quand on est Noir ? ».

Toutes ces difficultés créent une opposition intéressante dans le couple parental entre la politique de respectabilité du père qui fait tout pour « mieux s’intégrer » et la mère qui ne souhaite pas renier ses origines. A noter que la mère jouée par Aïssa Maïga reste digne, ni cliché de la femme noire colérique, ni stéréotype de celle qui subit les choix de son mari.

On regrettera cependant, les caricatures très poussées pour accentuer l’effet comique et le décalage entre la famille congolaise et les villageois.

Un manque de diversité dans les scénarios

De « La première étoile » à « Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu« , les films portant sur les descendants d’immigrés ont le même format de la comédie rassembleuse et du « bien vivre-ensemble ». Il est vrai que les Français sont friands de comédies consensuelles. Avec près de 450 000 entrées au Box-office en trois semaines, « Bienvenue à Marly-Gomont » ne déroge pas à la règle.

Nous ne sommes pas dupes, si les financements et les soutiens ont été trouvé pour produire ce scénario, c’est bien parce qu’il est vendeur de par son caractère exceptionnelle. De la même manière que la Chocolat-le-filmtrajectoire de Rafael Padilla, le personnage du clown « Chocolat« , l’histoire de Kamini est bien différente de la majorité des immigrants qui se trouvent dans les quartiers populaires des grandes villes.

Derrière ces faiblesses se cachent la frilosité des producteurs à miser sur des réalisateurs et scénaristes « différents » (accent forcé de Légitimus) et des histoires moins convenues. Il en ressort un manque de réalisme criant dans les dialogues et les scénarios et des personnages caricaturaux comme on a pu le voir avec « Bande de filles » de Céline Sciamma.

Il existe des milliers d’histoires à raconter sur des réelles expériences des populations françaises et de ses minorités qu’elles se finissent bien ou non.

Même s’il reste un « feel-good movie », Bienvenue à Marly-Gomont est une bonne comédie d’une famille africaine en France. Il doit pousser l’industrie cinématographique française à proposer des projets plus ambitieux plutôt que de renouveler une recette qui sature…