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Interview Samir Elyes : Mémoire Vivante Des Quartiers

Interview Samir Elyes : mémoire vivante des quartiers

Samir Elyes milite depuis plus de 20 ans dans les quartiers. D’abord parti des violences policières, son engagement s’est élargi après sa rencontre avec le MIB (Mouvement de l’Immigration et des Banlieues). Il partage avec nous ses expériences, l’héritage des luttes passées et l’importance de la force locale.

Peux-tu revenir sur les débuts de ton engagement ?

En 97, on était dans un contexte de violence extrême venant de la police. Y’a eu l’affaire Fernandez (Fabrice Fernandez) à Lyon tué par une belle de fusil à pompe en pleine tête alors qu’il était en garde-à-vue. Le 17 décembre 1997, Abdelkader Bouziane, un jeune de 16 ans de Dammarie est abattu d’une balle dans la tête par la BAC. En 98 y’a eu la mort de Pipo (Habib Ould Mohamed) à Toulouse tué d’une balle dans le ventre.

Par la suite, on n’a pas lâché. On a rencontré le MIB qui nous a formé à rester sur la continuité. En règle générale, dans les quartiers après les émeutes ça s’arrête. Les émeutes, c’est pas une fin en soi, y’a l’après aussi. Par exemple, une famille qui perd un enfant tué par la police, ça ne dure pas 4 jours. Ca dure des années, y’a tout un dossier d’instruction qui va être mis en place, une enquête, etc.

Et très vite, on s’est aperçu que ce qui était mis en place, c’était pour sauver le policier. On condamnait, criminalisait plus celui qui était mort, que celui qui avait tué. On n’était pas militant, et ça nous a surpris. « Comment ça ! C’est un enfant qu’ils ont tué! » 16 ans, c’est un enfant.

Comment été constitué le MIB ?

Le MIB, c’est un mouvement politique qui cherchait à aider les gens à travers l’éducation populaire. Il formait des gens à retourner dans leurs quartiers pour militer avec ceux qui souffrent. C’est ce qu’on nous a appris, tu milites avec ceux qui souffrent. Que ce soit dans les violences policières, la rénovation urbaine, l’éducation, toutes les problématiques qui nous touchent dans les quartiers.

Le MIB ne veut pas avoir de petits, c’est ça le paternalisme en fait. Chaque quartier a sa spécificité. C’est pour ça qu’à Dammarie, on s’est pas appelé MIB mais Bouge qui bouge, malgré le fait qu’on a été formé et qu’on milite avec le MIB.

Le mouvement nous a appris à nous organiser, à nous parler, à se parler dans le quartier.

La où il a été efficace, c’est qu’il a réussi à créer ce réseau d’entraide qui faisait qu’on pouvait se déplacer à Lyon, à Montpellier, à Toulouse pour s’entraider les uns les autres. C’est ce qui nous a permis de construire ces réseaux, ces amitiés et surtout des rapports de force.

« Qui a obtenu des victoires comme le MIB, comme le MTA (Mouvements des Travailleurs Arabes) ? Nous on n’a pas encore laissé de traces comme nos aînés en ont laissé »

Qu’est-ce que tu appelles l’éducation populaire ?

C’est créer des espaces de discussion avec les gens, pour essayer ensemble de voir ce qu’il se passe en premier lieu. En deuxième temps, c’est qu’est-ce qu’on fait ensemble pour améliorer le quotidien des habitants. L’éducation populaire, ça peut être culturel, politique ou sportif. C’est ce qu’on a réussi à faire à Dammarie pendant 10 ans, mais aussi à Montpellier, à Toulouse.

Quelles solutions concrètes peuvent être mises en place pour améliorer les conditions de vies dans les quartiers ?

On parle d’autonomie, d’indépendance, d’émancipation. Beaucoup d’entre nous se disaient « on peut rien faire ». On n’est pas obligé d’attendre des politiques pour améliorer le quotidien des habitants.  Si on se met d’accord, si on s’organise entre nous, on est fort. On est capable d’installer des rapports de force sur le long terme au niveau politique.

La solution est simple, c’est faire avec les habitants du quartier. Si tu fais avec les habitants, tu réussis. Tu obtiens des victoires politiques.

Suite à l’enquête qu’on avait fait après la mort d’Abdelkader (Bouziane), Libération titrait « Les policiers rattrapés par leurs mensonges ». Si on ne fait pas ce travail là, les médias reprennent les versions officielles.

Un exemple concret, c’est ce que la famille Traoré a très bien compris : faire avec les habitants, avec les amis d’Adama. Et ils ont obtenu des victoires politiques, ils ont réussi à démonter la version des gendarmes, et les mensonges du procureur Yves Jannier.

Ce qui fait qu’aujourd’hui la répression est totale et énorme avec l’emprisonnement des frères d’Adama : Bagui et Yacouba.

Pour toi le plus important c’est le local ?

Moi j’y crois plus à un véritable mouvement, on a déjà essayé y’a 10 ans, y’a 20 ans, on va pas se voiler la face. Aujourd’hui, ce qui marche c’est le local, c’est l’éducation populaire que t’arrives à installer là où t’habites.

C’est la seule solution que l’on a face aux violences policières, à la rénovation urbaine, aux 150 000 jeunes qui quittent l’école par an. Je crois en la force locale, c’est ce qui a fait la force de Beaumont, ils ont fait avec les Beaumontois, avec le quartier de Champagne, avec le quartier de Persan. C’est-à-dire, des gens qui se sont côtoyés depuis tout petits.

Faut que les quartiers se fassent confiance, y’a une histoire. Notre solution est là, c’est s’occuper des habitants. C’est simple dit comme ça, mais quand il faut le faire pendant des années, c’est dur.

« Je rigole des fois, je leur dis bientôt on va se battre pour l’indépendance des quartiers »

Qu’est-ce que tu penses des mouvements de quartiers qui se présentent en politique de manière plus traditionnelle comme aux élections municipales par exemple ?

Y’a plusieurs manières. Y’a l’autonomie et l’indépendance, c’est-à-dire se présenter avec les gens avec qui t’as marché depuis des années, pour constituer une liste indépendante et autonome, ça oui.

Mais entrer dans des partis, c’est du pipi de chat. Depuis quand on change les choses de l’intérieur, toi tout seul ou n’importe qui. Dans le Parti Socialiste, est-ce qu’on croit qu’on va changer les choses ? Jamais de la vie. Pour moi, c’est des intérêts, pour de l’argent, pour la reconnaissance, c’est pour exister en fait. Mais exister tout seul. Moi, on m’a appris à faire les choses collectivement.

Est-ce que tu ne penses pas qu’il y a eu un manque de transmission des luttes ?

On a une part de responsabilité dans ça. On n’a pas fait ce travail, on n’a pas transmis cet héritage. On était tous les jours sur le terrain, à aider les gens, créer du réseau. Et la précarité dans laquelle on était à l’époque n’est pas la même qu’aujourd’hui. Faut pas oublier ça.

Nous, on n’avait pas les réseaux sociaux. On a mis en place un média, des archives. On a réussi à créer un réseau à peu près partout en France.

Pour finir, est-ce que tu peux nous donner quelques exemples de victoires politiques obtenues par les luttes ?

A Montpellier, dans le quartier du petit bard y’a un exemple, c’est le club de Futsal qui est en ligue 1. C’est un club auto-géré par les gens du quartier.

En 1991, à Mantes-la-Jolie, Aïssa Ihiche qui été asthmatique, meurt à la suite de coups reçus en garde à vue. Si aujourd’hui on peut bénéficier d’un médecin et d’un avocat à la première heure de garde à vue, c’est grâce à la mobilisation de la famille Ihiche et des militants issus de l’immigration. On est fier. Faut se remettre le contexte où on était dans les années 90, fallait le faire. Quel groupe ou mouvement a obtenu une victoire comme celle-là ? Qui a obtenu des victoires comme le MIB, comme le MTA (Mouvements des Travailleurs Arabes)? Nous on n’a pas encore laissé de traces comme nos aînés en ont laissé.

« C’est Pas En Mettant Un Mec 22h/24h En Prison Qu’il Va Ressortir Meilleur »

« C’est pas en mettant un mec 22h/24h en prison qu’il va ressortir meilleur »

Anciens détenus, Mouloud Mansouri et Berthet One reviennent régulièrement dans les prisons pour y organiser des ateliers culturels. A l’occasion de l’exposition « Evasion en BD » à La Place, on a souhaité échanger avec eux.

Berthet One est un auteur de BD reconnu. Mouloud Mansouri, directeur de l’association Fu-Jo, a collaboré avec de nombreux artistes Hip-Hop. Ayant débuté leurs actions culturelles alors qu’ils étaient encore détenus, c’est naturellement qu’ils se sont associés pour animer des ateliers de BD à la maison d’arrêt de Nanterre.

Leur rencontre

Mouloud Mansouri : C’est marrant qu’on se soit rencontré avec Berthet, et je pense que c’est naturel. Lui et moi, on a commencé à faire des actions en étant détenu.

En fait, avant de rentrer en prison, j’étais DJ et organisateur de concerts. J’ai été transféré plusieurs fois de prison et à chaque fois je demandais aux directeurs : « je veux des platines et faire des concerts ! ». Pas mal m’ont pris pour un ouf, mais le dernier directeur à Val de Reuil m’a dit on va voir comment tu te comportes ici et si ça se passe bien, pourquoi pas. Je l’ai traqué pendant 9 mois, il en a eu marre de recevoir mes courriers et que je l’interpelle dans les couloirs.

C’est là que j’ai fait mes premiers concerts, j’ai fait jouer Sefyu à l’époque où il avait explosé. C’est là que j’ai rencontré Jamel, le manager de Sefyu qui est devenu plus tard le manager de Berthet. Berthet était dans la même prison. On était dans deux quartiers différents. Berthet de son côté faisait des BD, et moi je faisais mes concerts.

Berthet One : Mouloud et l’association Fu-Jo m’ont contacté. Ce sont des amis, à ma sortie de prison, Mouloud m’a invité à intervenir et j’ai accepté.

Quand tu vas à l’hôpital, tu soignes ton « bobo », et en général ça marche. Quel que soit le détenu, je pense qu’il y a moyen de soigner son « bobo » – Mouloud Mansouri

L’organisation d’ateliers culturels en milieu carcéral

M : Ça pourrait être très compliqué pour quelqu’un qui n’a pas l’habitude de travailler avec la détention. Mais pour nous, c’est devenu quelque chose de normal. On sait quelles sont les contraintes, on s’adapte.

Avant de retourner en prison pour mettre en place des actions, j’ai dû attendre 3 ans. Pendant ces 3 années, j’organisais des concerts en prison sans avoir l’autorisation d’y rentrer. Un moment donné, je leur ai dit faut que je voie comment ça se passe, pour faire évoluer les choses de l’intérieur.

C’était pour un concert de Diams qu’ils ont accepté que je rentre. Je leur ai dit : « je la lâche pas, si vous voulez vraiment qu’on fasse Diam’s, faut que je sois là, dans la prison. »

B : Pour moi, ça a été moins compliqué, pour faire de la BD, il suffit simplement d’avoir un crayon et une feuille. La difficulté c’était que tout ce que j’écrivais était sans cesse relu par l’administration pénitentiaire. Il fallait absolument que ce soit du politiquement correct. Moi pour détourner, je suis passé par l’humour en fait. Je pouvais dire « je t’emmerde » mais comme c’était dit de façon marrante tout le monde rigolait.

Moi qui fait de la bande-dessinée, j’adore Astérix, j’aime bien Tintin et compagnie mais moi j’fais pas du Tintin, j’fais pas du Astérix. Quand on vient, les détenus ils ont vu ce que moi j’ai fait et ça les intéresse – Berthet One

Les ateliers « Evasion en BD » à la prison de Nanterre

M : On avait déjà travaillé ensemble sur des ateliers d’une semaine. Moi, ça faisait un moment que je voulais travailler sur un atelier qui dure un peu plus de temps, où on peut faire des choses concrètes.

Les ateliers sont libres mais moi ce qui m’intéresse quand je travaille sur des projets où on va avoir une restitution, c’est qu’ils nous parlent de leur prison. C’est le seul truc que j’ai dit à Berthet. Faut qu’ils ressortent quelque chose de leur emprisonnement parce que le but, c’est de montrer aux gens ce qu’est la vie en prison. Après, Berthet les a aiguillés un peu là-dessus, mais ils sont libres dans le choix de ce qu’ils vont raconter.

B : Il y avait 10 détenus, 10 personnes enfermées ont forcément des choses à dire. Et le fait de passer par la BD, par l’écriture c’était une forme d’exutoire. C’était vraiment le côté : on est enfermé, on ne peut pas crier, on va l’écrire, on va le dessiner. Ce qui leur a permis de raconter parfois des choses dures. Y’a eu des thèmes différents, certains qui ont parlé de leurs enfants, du manque de la famille.

Evasion en BD à Nanterre, La Place

Leurs motivations

Je pense que ce qui nous a poussé à intervenir, c’est le manque culturel qu’on a pu avoir en détention. Et puis, j’ai toujours été dans la production de concerts. J’ai simplement transféré la même chose en prison. Je connais pleins d’artistes. C’est plus facile pour moi d’organiser un concert de Nekfeu ou de L.E.J qu’un travailleur social, c’est pas son boulot.

Les projets qu’on fait en prison ont clairement une portée de réinsertion. Il y a des mecs qu’on croise, certains n’avaient jamais participé à un concert. Pour moi, c’est un truc de fou, normalement la culture elle doit être accessible à tout le monde, que ce soit pour les mecs de quartier ou en prison. Et là, tu te rends compte, que tout le monde n’a pas accès à la culture.
On a besoin de partager notre culture. On est des passionnés, le rap m’a sauvé la vie en détention, je m’accrochais à ça. A l’époque, on écoutait des Kery James, ça nous canalisait. Même si quand on allait à la salle on écoutait Booba ou Sefyu. Mais quand t’es 22h en cellule, t’écoutes des trucs qui te donnent un sens.
C’est des artistes comme ça, comme Médine qui ont fait que j’ai pu tenir pendant tant d’années en cellule. Quelque part, je rends ce qu’on m’a donné.

« Y’a pleins d’artistes qui sont passés par la case prison, des rappeurs qu’on connaît. Ils ont quoi comme point commun ? Un mental de hyènes. On a grandi dans des quartiers pour la plupart où fallait être fort mentalement. Du coup, nous se faire casser la gueule, on s’en fiche, on se relève nous » Berthet One

Les conditions de détention

M: Chacun vit la prison à sa manière, le plus dur pour moi c’était de passer le temps. Je pense que quand tu passes le cap des 5 ans, ça commence à être vraiment très, très long. Une journée à l’extérieur, ça passe super vite, mais à l’intérieur, le temps ne passe pas. La grande difficulté c’est ça.

Nous, on avait un boulot avec un risque d’aller en prison, donc personnellement t’assumes quand t’y es et tu fais ta peine. Mais aujourd’hui, les juges mettent des peines de prison automatiquement éliminatoires. On te met une peine tellement lourde, on t’écarte de la société pendant un certain temps et on s’en fout de ton devenir. Quelqu’un d’autre va prendre ta place dans ce « job » mais toi on t’a éliminé. On s’en fout de comment toi et ta famille allaient vivre ta peine.

Moi j’ai assassiné personne, j’étais pas un criminel, j’ai pas fait de mal à autrui. Pourtant, j’ai purgé pas mal d’années.

Qu’est-ce qu’il faudrait changer ?

M: J’ai pas envie de répondre à cette question parce que les institutions nous l’ont jamais demandé. Nous la prison, on l’a vécu des deux côtés : 10 ans à l’extérieur, 10 ans dedans. On connait les manques, ils ne sont jamais venus nous poser cette question. Je pense, qu’ils ont peur de mecs comme nous, anciens détenus (B : qui tentons d’apporter des solutions). Moi, clairement j’ai des pistes…

Ce qui est sûr, c’est pas en mettant un mec 22h en prison avec TF1 comme centre d’intérêt culturel que tu vas ressortir meilleur de prison – Mouloud Mansouri

Y’a un long travail à faire. Y’a plusieurs pistes. La culture est clairement une force d’insertion, de réinsertion. Si tu ne prends pas cet axe au sérieux comme l’éducation nationale, le sport etc, c’est que tu ne veux pas faire un réel travail d’insertion ou de réinsertion en prison.

Maintenant, est-ce que t’as vraiment envie que les mecs que t’envoie en prison en ressortent meilleurs ? Quand tu vas à l’hôpital, tu soignes ton bobo, et en général ça marche. Je pense que quel que soit le détenu qui est en détention, y’a moyen de soigner son « bobo ». T’as la preuve avec deux personnes aujourd’hui, et on n’est pas les seuls à avoir des capacités. Nous, c’est dans la culture, mais y’a des plombiers qui pourraient être « meilleurs ouvriers de France », des carrossiers, tout ce que tu veux. Est-ce que t’as envie de t’occuper de ces mecs ?

Moi, si je te dis combien me donne le ministère de la justice pour faire des actions en prison, tu vas rigoler. Aujourd’hui, je fais des actions sur Paris, parce que j’ai le soutien de la mairie de Paris. Mais, concrètement le ministère de la justice, qu’est-ce qu’il fait ?

Pour moi, l’important c’est que l’extérieur rentre au maximum à l’intérieur de la prison : la culture, les sportifs, les écrivains, les chanteurs, … tout ce que tu veux.
B : Surtout ce qui tente de rassembler le peuple, parce qu’aujourd’hui on remarque en prison c’est souvent le même profil : des jeunes de banlieues, en tout cas des jeunes.

A ces jeunes-là, on leur ramène des concerts de flûte ou je ne sais quoi. Ça ne leur parle pas vraiment. Le fait que Mouloud soit organisateur de concerts et ramène des artistes qu’ils connaissent, y’a quelque chose qui se crée.

Moi qui fait de la bande-dessinée, j’adore Astérix, j’aime bien Tintin et compagnie mais moi j’fais pas du Tintin, j’fais pas du Astérix. Du coup, quand on vient pour faire des ateliers BD, les détenus ils ont vu ce que moi j’ai fait et ça les intéresse.

Si on leur disait « y’a un amateur de BD, qui viendra. On va faire de la BD ensemble, on fera du Mafalda ». J’adore Mafalda, mais eux ils s’en foutent complètement.

J’adore le rap, j’adore aussi l’opéra. Quand j’arrive dans un atelier et qu’on parle musique je dis j’adore le rap mais j’écoute aussi de l’opéra et on peut discuter.
La culture ça sert à ça à ouvrir les horizons. Essayons déjà de passer par quelque chose qui leur ressemble et petit à petit, ils iront visiter d’autres univers.

De La Débrouille à La Professionnalisation De La Boxe En France, Le Combat De Cross Counter

De la débrouille à la professionnalisation de la boxe en France, le combat de Cross Counter

A Villeurbanne, face aux difficultés de la boxe professionnelle, 4 associés ont lancé le Cross Counter Boxing Gym pour permettre aux boxeurs de s’entraîner dans les meilleures conditions.

Dans la banlieue de Lyon, niché dans un parc d’activités se trouve la première salle de boxe haute performance de France. Sur le ring, Anaëlle Angerville, championne du monde de muay thaï est encadrée par Julien, préparateur physique. De l’autre côté de la salle, des boxeurs loisirs enchaînent des rounds au sacs de frappe, shadow et renforcement musculaire. « Le matin, ils sont une vingtaine de personnes à venir s’entraîner. Le soir j’ai les compétiteurs confirmés avec les pros » explique Fayçal Omrani, entraîneur principal.

Depuis un an, le Cross Counter Boxing Gym a ouvert ses portes. Lancé par Fayçal Omrani, Michel Soro, boxeur professionnel, Julien Aldeguer, kinésithérapeute et Nacer Rachedi. Après avoir évolué pendant plus de 10 ans au Club Pugilistique Villeurbannais, ils ont voulu créer « un haut lieu de la boxe ». « On a travaillé au sein de l’association Club Pugilistique Villeurbannais. C’était très bien mais ça a beaucoup de limites pour les boxeurs professionnels et amateurs élites » explique Julien.

Dans certains pays, la boxe est un porte-drapeau. En France, y’a tellement de disciplines que c’est pas la priorité

Comme la plupart des clubs de boxe en France, le Club Pugilistique Villeurbannais est une association sportive, la municipalité ne tient pas compte des échéances des compétitions internationales. Fayçal Omrani se rappelle d’une période où pour préparer un championnat d’Europe avec Michel Soro, la salle était fermée pendant les vacances estivales. « On s’entraînait à l’extérieur ou on allait à droite, à gauche dans d’autres salles de boxe ».

Pas une fatalité pour Faycal. « Il y a 2000 associations sportives à Villeurbanne et la boxe n’est pas la priorité. Il faut l’accepter et trouver des solutions privées ». C’est pour cela qu’ils ont fondé le Cross Counter Boxing Gym. Issu du quartier de Buers, c’était naturel pour eux de rester dans leur ville. « Je suis né, j’ai grandi à Villeurbanne, tous mes souvenirs sont à Villeurbanne. C’est ma ville » ajoute Fayçal.

Malgré ces conditions difficiles, Fayçal Omrani qui entraîne depuis une dizaine d’années a obtenu de nombreux résultats. Hakim Zoulikha et Omar Lamiri, ont été successivement champions de France et champions d’Europe de leurs catégories respectives. Michel Soro est devenu un challenger au titre mondial important dans la catégorie des super-welters.

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Professionnaliser le monde de la boxe 

Depuis plusieurs années, le monde de la boxe alerte le ministère des sports sur la situation chaotique de la boxe professionnelle en France. En 2015, un rapport a été remis par Fabrice Tiozzo, ancien champion du monde, au secrétaire d’Etat aux Sports pour améliorer le statut des athlètes.

Le secrétaire d’État de l’époque, Thierry Braillard, déclarait alors : « On appelle boxeurs professionnels des boxeurs qui ne vivent pas de leur sport. La plupart n’ont pas de statut social ni en termes de Sécurité sociale » dans un article de l’Humanité.

Cette situation n’est pas du goût de l’entraîneur. « Un boxeur doit s’entraîner tous les jours, deux fois par jour. Soit t’es boxeur professionnel, ou soit t’es chauffeur de taxi, carreleur, et le soir tu viens t’entraîner, et ça va être compliqué »

C’est pour cela que l’équipe de Villeurbanne a investi dans un espace de 400m2 avec toutes les infrastructures nécessaires. Pour aller plus loin et rivaliser avec les meilleurs boxeurs anglais, allemands ou américains. « Il faut des salles comme Cross Counter, où tu trouves les soins, l’administratif, l’aspect physique, technique, cardio dans un même endroit ».

L’entraîneur n’est pas peu fier de présenter sa structure. « J’ai fait la salle dont je rêvais étant gamin. Le CPV c’est une salle municipale avec très peu de moyens, il manquait pleins de choses. Tu vois juste la poire, c’est pas un outil que tu retrouves dans tous les clubs ». Avec une cabine de cryothérapie et un sauna, le coach s’est inspiré de ses expériences à l’étranger. « J’ai repéré à travers mes différents voyages les outils dont disposaient certains boxeurs, en Angleterre, aux Etats-Unis, en Ukraine, en Afrique ». « Ici, les athlètes peuvent s’entrainer tous les jours la salle est ouverte de 9h à 22h, y’a 4, 5 coachs pour les encadrer ». Ce qui explique que la cotisation soit plus élevée que la moyenne.

Fayçal Omrani reste optimiste quant au futur du sport. « Les salles de boxe ont toujours été pleines ». Les bons résultats de l’équipe de France aux J.O 2016 à Rio ont ramené de la lumière sur le noble art et les chaînes comme Canal Plus et SFR Sport ont investi dans ces boxeurs en phase de transition de la boxe amateur à la boxe professionnelle. « Tony Yoka fait du bien à la boxe, lui et toute son équipe, Jérome Abiteboul et Richard Schaefer, au même titre que les autres promoteurs avec leurs moyens ».

Ouvrir la boxe au grand public

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Ancien animateur socio-culturel, Fayçal Omrani utilisait la boxe comme outil pédagogique auprès des jeunes. « C’est un bon moyen pour créer une dynamique de groupe. J’ai bossé dans tous les quartiers de Villeurbanne en tant que travailleur social, et aussi en tant qu’animateur sportif, je faisais des rings mobiles » dit-il avec la passion qui l’anime. Aujourd’hui, il organise des séances de sparring (combat d’entraînement) ouverte au public le samedi matin.

Pour faire vivre le club, des joueurs d’équipes de jeunes de football de l’Olympique Lyonnais, mais aussi de l’AS St-Etienne, ou Troyes viennent y faire leurs préparations physiques. « En fait, Cross Counter, c’est à la fois un lieu de préparation pour les professionnels mais aussi un lieu de réathlétisation, pour tous les sportifs de haut niveau qui sont blessés ou qui veulent faire une préparation pour optimiser leurs qualités : des footballeurs, des basketteurs, des patineurs artistiques, des gens du MMA, … ».

« Notre outil est ouvert à tout le monde » précise Julien Aldeguer. « On a des cours loisirs, on encadre des gens qui veulent des préparations spécifiques. On a une belle infrastructure et surtout un savoir-faire à la fois physique et psychologique ».

« Fayçal est connu pour être un grand coach qui pousse les gens à se dépasser ». Après, plus de 10 ans à entrainer dans les galères de l’associatif, la reconnaissance commence à porter ses fruits. « J’ai une dizaine de boxeurs amateurs. L’objectif c’est de former des jeunes qui veulent devenir pro avec des vrais moyens » annonce Fayçal. Le prochain champion du monde français sortira peut-être de l’écurie Cross Counter Boxing Gym. Ce sera tout sauf un hasard.